Patrick Vantroeyen, Radio Ivre

01 juin 2006

Patrick Vantroeyen, créateur de Radio Ivre sur "Big Bang sur la FM" Interview :

Posé, érudit, parlant clair, Patrick Vantroeyen ne donne pas dans la
nostalgie facile, même si les radios libres avec leur cortège de rencontres,
de situations improbables, de mixité communautaire, de pieds de nez aux
autorités lui manquent un tantinet. Copain d'Antoine Lefébure depuis un coup
de matraque évitée en commun , il a fait partie des penseurs du mouvement.


Que faisiez-vous au milieu des années 70 ?


J'étais étudiant en histoire à Jussieu.


Vous étiez dans le coup de la radio en ondes moyennes dans la tour de
Jussieu, la « bite à Zam » (tour centrale de Jussieu, surnommée ainsi à
cause de Zamanski, doyen particulièrement autoritaire) ?


Le coup de la « bite à Zam », cette radio en ondes moyennes émettant depuis
la tour centrale, c'est moi que l'ai montée, effectivement, avec Antoine
Lefébure.


Au début des radios libres, quelles sont vos motivations : se rebeller,
parler différemment ?


Moi, je connais Lefébure depuis 1968. Un jour, nous avons échappé à la même
matraque au même moment : nous sommes assis tous les deux sur un Solex, nous
discutons devant la Sorbonne, en septembre 1968, au moment de l'invasion de
la Tchécoslovaquie par les chars russes. Nous gueulons quelque chose comme :
« Socialisme, liberté » et subitement, des matraques volent de partout et on
échappe de justesse en slalomant entre les CRS. On a bien rigolé et nous
sommes restés copains depuis. J'étais passionné par la radio, Antoine aussi,
d'une façon différente. Moi, j'écoutais les radios en ondes courtes ou en
ondes moyennes, j'espionnais les flics ou les téléphones de voiture des Pdg
ou encore des frimeurs qui se la jouaient avec les premiers téléphones
mobiles.


Les ondes, toutes les ondes.

Oui, les ondes, le spectre. tout cela me fascinait. Pénétrer le système s'est
révélé très facile. Par exemple, je pouvais recevoir le téléscripteur du
ministère de l'Intérieur qui communiquait avec ses départements. Le
problème, c'est que toutes ces sources finissent par vous donner une vision
vraiment noire de la société parce que ces institutions ne s'occupent jamais
des trains qui arrivent à l'heure, ni même des retardataires, ils ne parlent
que des trains qui déraillent et je recevais ce flot d'informations
catastrophiques. De cette époque, j'ai gardé un sens certain de l'observation,
de l'écoute. Et puis, rappelez-vous ce détail extravagant : à minuit, le
service public diffusait la Marseillaise, et puis. silence total. Plus rien
sur la FM.


C'est la génération post-68 qui initie le mouvement des radios libres.


Tout autour de nous, des gens militaient. Sans appartenir à un mouvement
bien déterminé, nous nous réclamions d'une tendance plutôt que d'une autre,
d'une façon de communiquer. Il n'y avait pas un gauchisme, il y avait des
gauchismes.


Trois gauchistes, une scission !


Exactement. Chaque individu formait une cellule. C'est une époque un peu
particulière. Je me souviens d'une discussion, en 1969, avec Antoine
Lefébure, nous demandions à Alain Krivine, : « Quand vous avez envahi la
Sorbonne, pourquoi n'avez-vous pas pris l'émetteur de Radio Sorbonne ? »
Mais c'était inenvisageable, complètement blasphématoire ! Il fallait
presque faire une génuflexion devant le monopole, parce tout le monde en
parlait d'une façon quasi religieuse. Si le monopole disparaissait, c'était
la fin du monde ! Il ne faisait aucun doute que si quelqu'un osait s'emparer
d'une station de radio, l'armée tirait, les chars débarquaient.


C'était une période très violente.


Personne n'est mort. enfin, officiellement.


Comment est née la revue Interférences ?


En 1973. Ce journal est né des idées que nous cogitions, des informations
dont nous disposions, de rencontres, aussi. À un moment T, un groupe a mis
ses idées en commun pour accoucher d'une revue littéraire et esthétique.
Littéraire grâce à la périodicité trimestrielle (on avait le temps d'obtenir
des textes de bons auteurs), et esthétique parce qu'un maquettiste génial s'occupait
avec plaisir de la mise en page de ce journal, somme toute assez luxueux.


Interférences mélangeait des textes de sociologie de la communication
tendance Palo Alto et de schémas très précis : comment fabriquer un
oscillateur, par exemple. Ce cocktail est typique du militantisme des années
70, non ?


J'aurais aimé trouver davantage de militants capables de manier le fer à
souder. Les très bons techniciens restaient très rares.


Et vous, personnellement, comment commencez-vous ?


Grâce à certaines rencontres, via Antoine Lefébure et Interférences. Nous
croisons des Anglais qui font de la radio pirate chez eux grâce à un
émetteur en ondes moyennes, que nous tentons de faire fonctionner en 1975.
Mais c'est l'expérience des étudiants grecs, en 1973, qui nous impressionne
le plus. Une insurrection des étudiants grecs contre la junte militaire s'est
concentrée autour d'un émetteur radio qui représente la parole franchissant
les murs, quand ces étudiants sont cernés de partout. En constatant que ces
Anglais pouvaient franchir le pas sans être condamnés à la pendaison, nous
nous lançons en 1975. Très maladroitement, mais finalement assez habilement
puisqu'on réussit à réaliser l'émission qu'on a conçue : les Journées de la
Terre, une émission apocalyptique. Nous avons imaginé une catastrophe dans
une centrale atomique et je tiens le rôle d'un Léon Zitrone qui commente (il
imite Zitrone) : « Au premier rang, on voit Monsieur le préfet, l'évêque de
la région, la foule éplorée ». bref, nous enterrions 15 000 victimes !
Malheureusement, le jour de la diffusion à Jussieu depuis le 5e étage de «
la bite à Zam », notre émetteur a été piqué par les RG et nous n'avons
jamais réussi à faire fonctionner l'émetteur de rechange. Les flics
planquaient dans les sous-sols, prêts à intervenir (on les entendait parler
de nous !). Nous avions tiré une antenne pour rejoindre la tour d'en face.
Deux grands fils pendaient entre les deux tours, personne ne savait de quoi
il s'agissait. Cette émission n'a jamais été diffusée, mais Antoine Lefébure
a remis ça en 1977 avec Radio Verte. Et moi, tout seul dans mon studio en
1978, avec Un Nid de Coucou. J'avais fait le voyage jusqu'en Italie et
rapporté des émetteurs assez puissants pour jouer à cache-cache avec les
brouilleurs.


Quelles étaient vos envies en termes de programmes ?


Personnellement, j'ai toujours considéré que la radio n'a pas été inventée
pour emmerder les gens. Il fallait éviter les discours, les prêches, nous n'avions
pas de chapelle à installer ni à défendre. Nous n'avions rien d'autre à
vendre que notre envie d'être avec les auditeurs et que les auditeurs s'y
retrouvent autant que nous. Pas très militant, tout ça.


Vous ne militiez que pour la liberté des ondes.

J'y ai passé beaucoup de temps et ça ne m'a pas rapporté un centime. C'est
vrai, nous étions des militants de la radio, surtout pas d'un parti
politique. Je n'étais ni au PS, ni dans aucune formation d'extrême gauche.
en fait, nous venions d'un autre univers. Ce monde politique et ces
formations nous semblaient tellement éloignés de la réalité des vrais gens,
une réalité qui trouvait son expression chez nous. À Radio Ivre, nous avons
mis en place des premières, comme cette émission pour les prisonniers. Une
nouveauté qui représentait une responsabilité pour le président d'une
association : donner la parole à des prisonniers qui mènent une lutte contre
les QHS* (combat qu'ils gagneront, d'ailleurs). Des taulards sortant de QHS
se sont exprimés à la radio. c'était vraiment poignant, j'écarquillais les
yeux, je découvrais cet univers. Cette émission sur les prisons existe
désormais sous le même nom sur Radio Libertaire. Je l'ai interrompue sur
Radio Ivre parce que je ne pouvais plus assumer, maîtriser les propos, même
s'ils étaient totalement avérés. Même sur une radio libre, on ne peut pas
dire : « Cet enculé de procureur de la république de Lille » ou « Cet
enfoiré de président de la Cour d'assises ! ».

Autre univers : les premiers rastas, le reggae fabriqué non pas dans des
studios anglais avec des stars archi-connues comme Bob Marley, mais les
troupiers du reggae. Tous ceux qui passaient à Paris venaient nous voir,
nous sommes devenus incontournables. Au point que ces musiciens ont monté
une Radio Ivre en Jamaïque !

Autre première, qui représente un mouvement social. Jusque là, personne ne s'est
posé la question : « Pourquoi le Tunisien chez qui j'achète mon fromage
écoute Oum Kalsoum en ondes courtes avec un son dégueulasse alors que cette
diva sublime sonnerait tellement mieux en stéréo ? » Là encore, nous sommes
les premiers à diffuser Oum Kalsoum en stéréo, grâce à Fadia di Mergi qui
assure cette première émission : une femme, une Algérienne, donne la parole
à des auditeurs d'origine nord-africaine par le biais de cette musique
extraordinaire.


Vous avez tenté d'autres expériences de ce type ?

Bien sûr. Des Portugais voulaient faire entendre du rock portugais. Pourquoi
pas du rock portugais, après tout ? Surprise : un public énorme ! Et ces
communautés qui ne se rencontraient jamais ont commencé à travailler les
unes avec les autres à travers la radio, qui est devenue une sorte de
catalyseur (qui nous dépassait complètement, je le précise).


Ça n'a pas duré, malheureusement.

Les pouvoirs publics et certaines radios libres ont éclaté les communautés
en les renvoyant chacune chez elle. Les Arabes trouvaient leur bonheur sur
une radio arabe, les Juifs sur une radio juive, les pédés sur une radio
pédé, etc. Une erreur monumentale.


Une erreur des pouvoirs publics ou des communautés elles-mêmes ?


Des erreurs des deux côtés. Le pouvoir a préféré un système dans lequel
chacun regagnait sa tanière, faute de moyens pour les rassembler. Aujourd'hui,
ça me fait chier de voir des gens abandonnés. Les gens ont été abandonnés
dans leur communauté. En plus, cette façon de voir les choses n'appartient
pas du tout à la tradition française, la France n'a jamais parqué des
communautés dans des secteurs géographiques donnés comme les Anglo-Saxons.
Aux Etats-Unis, on sépare les communautés :  les Blancs ignorent ce que font
les Jaunes, les Jaunes ignorent ce que font les Blacks et les Blacks
ignorent ce que font les Mexicains et tout le monde est censé se retrouver
sous le même drapeau étoilé. Il n'y a pas de réserves indiennes chez nous.
La civilisation gallo-romaine a existé parce que les Gaulois n'ont pas
enfermé les Romains et les Romains n'ont pas enfermé les Gaulois, ils ont
fait des enfants ensemble. Et leur langue a progressé en fusionnant. On ne
peut pas respecter une personne qu'on ne le connaît pas. Comment respecter
un Noir que l'on croise tous les jours en train de balayer la rue si on ne
dispose d'aucun moyen de savoir qu'il est capable de parler, qu'il a une
culture, qu'il peut chanter (souvent très bien) ? Et qu'il a éventuellement
des histoires plein la tête, des contes aussi extraordinaires que ceux d'Andersen,
etc. Si on n'entre pas dans la culture des autres, s'il n'existe aucun
endroit dans lequel on peut s'écouter, comment peut-on se comprendre ?
Effectivement, il faut une volonté, de tels projets méritent un fonds de
soutien. Ou qu'une ONG s'en occupe. Il y aurait moins d'émeutes dans les
banlieues. Une partie des jeunes se sent exclue et donc, exclut à son tour.
L'autre jour, j'ai vu un reportage sur M6 : un jeune était arrêté parce qu'il
balançait un pavé sur une voiture de pompiers. Il hurlait les pires
insultes. En arriver à honnir littéralement les pompiers, à se dire : « Ce
soir, je me fais un pompier », il faut quand même être sacrément malheureux
dans sa tête. Et beaucoup trop de gens se retrouvent dans cette situation
parce qu'ils ne communiquent plus ensemble. À Radio Ivre, finalement, nous
nous sommes montrés plus républicains que les pouvoirs publics en donnant la
parole à chaque communauté sur la même antenne.

Combien de personnes travaillaient sur cette radio ?

Radio Ivre, en 1981, représente 200 personnes d'horizons très différents,
plutôt agitées, toutes bénévoles. Certains sortent de l'école (de
communication, d'attachés de presse, de relations publiques, etc.) et se
retrouvent un jour devant un micro. Tout simplement parce qu'ils m'ont
rencontré, ils m'ont dit non pas « J'aimerais faire de la radio », une
formule extrêmement vague, mais « Moi, j'ai envie de faire ÇA. » Et j'ai
toujours été subjugué par ceux qui savent précisément ce qu'ils veulent
faire. Et je leur ai toujours donné leur chance en priorité.


Vous aviez des contacts avec le monde politique ?

Avec le monde politique et le monde syndical. Antoine Lefébure et moi sommes
allés au centre de TDF en banlieue, où le gouvernement avait installé son
centre de brouillage et d'écoute en 1978. Les techniciens de TDF se
chargeaient des basses ouvres. Antoine et moi leur avons expliqué que des
syndicalistes ne devaient pas s'occuper du brouillage et nous avons été
entendus puisqu'ils ont refusé de continuer. TDF s'est alors rabattue sur
une filiale créée, au départ, pour faire des affaires au Gabon (il me
semble) : Télédiffusion Internationale (TDI). Ils ont engagé quatre types de
23 ou 24 ans qui sortaient de l'école.


Pas syndiqués.

Surtout pas. Et ces petits jeunots ont été bombardés brouilleurs. TDF les
avait installés dans des locaux minuscules, avec un petit ordinateur et des
Schwartz (une marque d'émetteurs allemande), qui scannaient toutes les
fréquences. Très rapidement, on a obtenu des fuites grâce aux brouilleurs
eux-mêmes : ils se faisaient chier dans leurs locaux et ils nous trouvaient
bien plus sympas que le patron qu'ils avaient sur le dos. Des contacts se
sont noués par téléphone, puis par courrier. et on a fini par recevoir
directement une photocopie de tout courrier nous concernant. On connaissait
également les écoutes effectuées dans la semaine, chaque plage de brouillage
sur toutes les fréquences. Et nous disposions de photocopies de leur rapport
d'activité. Un jour, notre émetteur est tombé en panne et l'un des
brouilleurs, qui s'ennuyait dans son petit bureau, est venu le réparer.


Qui avez-vous rencontré pour éviter le brouillage ?

L'année de la rupture entre Chirac et Giscard (1977 ou 78), Chirac tenait la
mairie de Paris, donc suivant la théorie « Moins on a d'ennemis, mieux on se
porte », nous sommes allés voir Denis Baudoin, son secrétaire général. Qui
nous a reçus avec son gros cigare, qui nous a bien écoutés puis demandé :
« De quoi avez-vous besoin ? » « Qu'on nous laisse tranquilles. Que la
municipalité de Paris ne se retourne pas contre la radio. » « Pas de
problème. »

Nous avons également rencontré des gens de la Sacem, je suis allé voir
Fournier en 1978 pour lui expliquer que le but des radios libres n'était pas
de voler la Sacem et les auteurs, mais au contraire d'offrir des nouvelles
possibilités de diffusion. La Sacem a donc réfléchi aux modalités juridiques
qui nous permettraient de fonctionner sans nous ruiner en droits d'auteur.


La DST vous connaissait ?

Un jour, la boîte postale de la radio reçoit une convocation, à laquelle je
réponds en tant que président de l'association qui gère une radio libre - c'était
un secret de polichinelle, une cabane de la DST est restée un bon moment en
dessous de chez moi, mon téléphone était sur écoute, personne n'était dupe
de mes activités. Je vais me présenter et m'expliquer sur le procès-verbal :
pourquoi nous animions cette radio, avec quels objectifs. Dans le tribunal,
j'expose mon point de vue : il s'agit d'un mouvement historique, social ; ce
monopole n'a aucune raison d'être, le pouvoir s'arc-boute sur des privilèges
exorbitants. Et le procureur conclut en citant Montesquieu : une vérité d'un
côté des Pyrénées peut être une erreur de l'autre, bref, des grandes
phrases. En sortant du tribunal, la cause est entendue : cette loi ne
restera pas longtemps en place. Au vu du déroulement du procès, il n'existe
aucun argument à nous opposer, je sais qu'on a gagné. De toute façon, quelle
que soit l'issue du second tour en 1981, le monopole allait sauter.


Deux mois avant les élections, une autre radio s'installe sur votre
fréquence.

En mars 1981, je me fâche avec Patrick Farbiaz qui magouille avec les
socialistes. Patrick est ravi de sa nouvelle idée : prendre la fréquence de
Radio Ivre pour lancer la radio du PS. Évidemment, on ne me demande pas mon
avis, et quand les émissions démarrent sur 88.8, la fréquence de Radio Ivre,
mon sang ne fait qu'un tour : je remets un émetteur en marche et je la
brouille. Au mois d'avril, les contacts politiques se précipitent, le
conseiller parlementaire d'un président de groupe au Sénat m'invite au Sénat
pour m'expliquer que je suis un garçon hyper sympa, mais que mon téléphone
est grave sur écoute, donc que je devrais faire attention à ce que je dis au
téléphone. Je lui réponds qu'il est hyper sympa de me prévenir. Il me dit :
« Dans les normes de la République française, il est entendu que les
députés, les sénateurs n'ont qu'à donner un coup de fil pour obtenir les
fiches des RG. Tout le monde en a une. Vous en avez une également. » Dans le
courant du mois, une personne de l'entourage de Giscard d'Estaing nous
envoie une lettre pour nous rassurer, qu'on ne stresse pas trop parce que,
de toute façon, nous allions obtenir satisfaction avec leur gouvernement
aussi. Comme je me revendiquais comme politiquement faux cul, pour éviter
les problèmes, je n'ai jamais dit : « Votez Mitterrand », mais « Votez FM »,
pour la FM. Mes consignes de vote ont été suivies ! Et le 10 mai, Mitterrand
est arrivé avec un beau cadeau pour les radios.


Avec le recul, si Giscard avait été réélu, à quoi aurait ressemblé le
paysage radiophonique ?


Grave question. Auraient-ils été moins bêtes que ceux qui ont géré ce
dossier ? Le paysage serait-il moins désordonné ? Je n'en sais rien. Je n'ai
pas apprécié du tout les deux ans de confusion qui ont suivi 1981. Laisser
croire que tout le monde pourrait faire de la radio. Une radio Rose-Croix a
même existé à Paris. Étrange, tout de même : une secte émettait des bureaux
de son ordre et je peux vous dire, pour les avoir visités, que leurs studios
représentaient des investissements importants. Durant deux années, le PS
joué la confusion, a laissé croire que tout était possible, ce qui leur a
permis de réguler par l'étouffement. Toutes les radios s'étouffaient, se
brouillaient entre elles. Et logiquement, les plus gros ont gagné puisqu'on
n'entendait pas les autres. On peut critiquer Jean-Paul Baudecroux sur ses
qualités de programmeur, il reste quand même le premier à proposer un son
moderne. En amont de son émetteur, un codeur boostait le son.


Un compresseur multibandes ?

Oui, un Optimod, pour être précis. Cet appareil (très onéreux) créait une
violente différence de niveaux entre NRJ et les autres. Avec un émetteur
puissant et un emplacement très élevé, Baudecroux était certain d'arroser.
Et la position des radios est restée extrêmement ambiguë. J'ai discuté avec
Bertrand Delanoë quand il était porte-parole du Partis socialiste. Il me
vantait la loi sur la presse que le gouvernement projetait pour contrôler le
groupe Hersant. Les socialistes se montraient tellement dogmatiques qu'ils
arrivaient à me foutre les jetons. Cette loi censée contrôler le papivore,
le bouffeur de papier, je la trouvais insensée. Un journaliste m'a demandé
mon avis, j'ai répondu : « Je pense que c'est de la merde, il ne faut pas
que cette loi passe, jamais. » Cette loi n'a pas vécu, certes, mais tout le
monde s'en foutait. J'ai l'impression qu'une fois la gauche au pouvoir, les
militants sont rentrés chez eux : « Ça y est, on y est, on peut s'occuper de
bobonne maintenant. » Et il a fallu trois ou quatre ans pour qu'un mouvement
social se réveille, que de nouveaux intervenants apparaissent.


Baudecroux est venu visiter Radio Ivre avant 1981 ?


Il est venu voir, je ne sais pas. Nous n'étions pas du même univers. On a eu
l'impression de recevoir la visite d'un jeune champion de tennis sortant de
sa voiture de sport, bronzé comme un Sacha Distel.


Mais que voulait-il savoir ?

Il voulait voir. Sans doute faisait-il partie de ceux qui voulaient
visualiser ce que signifiait concrètement « faire de la radio », quel matos
on possédait (réponse : pas grand' chose). Il s'en est souvenu, parce qu'un
jour, en 1990, il m'a confié que Radio Ivre était la première radio libre qu'il
ait jamais vue. Et Baudecroux était le premier gus de son acabit que j'aie
vu. Lui aussi était unique.


C'est vrai. Il y en avait d'autres en France, mais on a repéré Beaudecroux
en premier..


Il était d'une autre école. Nous, on n'avait pas envie de se lancer dans le
pousse-disques 24 heures sur 24. On préférait que l'animateur devienne
producteur plutôt que speaker ou animateur de rayons de grandes surfaces.


Paradoxalement, c'est Radio France qui sert de modèle, en termes de fonds de
programmes.


France Inter est devenue la véritable radio libre, comme France Culture, ou
France Musique, voire feue Radio 7. Oui, c'est un paradoxe incroyable. Mais
très facile à expliquer : les radios qui ont adopté des méthodes de
marketing ont gagné, des méthodes éprouvées, extrêmement précises. On «
invite » un conseiller américain pour la somme de 300 000 francs de l'époque
et celui-ci pond un rapport qui recommande la programmation idéale par
rapport au marché français. On suit les recommandations du docteur, on
engage des standardistes pour faire des interviews par téléphone, dans
lesquelles on passe un titre entendu des milliers de fois sur toutes les
ondes et un titre totalement inconnu et on demande : « Lequel préférez-vous
? » Evidemment, l'interviewé préfère le morceau qu'il connaît par cour. L'autre,
il n'a pas le temps de l'écouter au téléphone.


Aujourd'hui, il reste un secteur associatif : 500 ou 600 radios, dont
environ 400 confessionnelles. Disons qu'il reste 150 à 200 vraies structures
associatives, qui vivent grâce au fonds de péréquation. Est-ce un bilan
positif ? Ou n'est-ce qu'un petit ghetto sans aucune audience, un miroir aux
alouettes ?


Je ne vais pas cracher dans la soupe. Je n'ai pas besoin d'aller piquer une
fréquence associative pour lancer une radio commerciale dans mon petit bled
en Bretagne. Là-bas, il y a des associatives, dont certaines sont réellement
originales par leurs attaches régionales, soit parce qu'elles émettent par
moments en langue bretonne, soit parce qu'elles diffusent des musiques
celtiques. Quant aux autres associatives, malheureusement pour elles, elles
copient bêtement les radios commerciales dans leur programmation, surtout
leur côté le plus fade. Parce qu'elles n'ont pas les moyens de payer des
animateurs toute la journée, des vrais programmateurs, donc elles passent de
longues plages en mode semi-automatique. On ne trouve plus d'allumés
capables de concocter des programmes pendant des années sans se lasser et
surtout sans bulletin de salaire. Donc certaines se transforment en ghettos
infréquentables. Mais comparer ce chiffre de 150 aux 1200 des débuts serait
un mauvais procès. c'est comme les dinosaures. De toute façon, côté
chiffres, que ce soit en radio ou en télévision, des quantités de nouveaux
programmes arrivent chaque jour, avec le câble, le satellite, la TNT, etc.


Dans notre jeunesse, on n'aurait jamais imaginé tout ça !

J'adorais écouter les radios pirates anglaises, les radios étrangères .
Quand on tournait le bouton des ondes moyennes et qu'on passait de l'espagnol,
à l'italien, à l'allemand. toutes ces fréquences, c'est un monde. Surtout
quand on est pensionnaire et qu'on se planque sous l'oreiller pour éviter de
se faire confisquer son petit transistor, on a l'impression d'avoir de l'air,
de s'échapper du quotidien, comme un taulard. La relation avec la radio
reste très particulière.


Une relation assez forte, oui.


Plus on est seul, plus on est prédisposé à une écoute attentive de la radio.
Dans un système collectif, on compte d'avantage d'auditeurs, mais moins d'écoute
réelle, on perçoit moins bien le discours de celui qui parle.


Le podcasting va changer radicalement la manière de consommer la radio, qui
va peut-être revenir au contenu, au fond. Le robinet à musique mourra de sa
belle mort, non ?


On pourra créer son propre robinet à musique. On pourra remplir une
baignoire de musique, la faire déborder.


La radio ne pourra pas lutter contre la programmation idéale que chacun
organisera à sa guise, donc les émissions de fond, d'info locale, de débats,
etc. s'en trouveront revalorisées.

N'oubliez pas que le fond aussi, on peut l'organiser à sa guise avec
Internet. Je crois qu'on a dépassé les 30 % de foyers connectés à l'ADSL. Un
jour, on atteindra peu ou prou les 100 %. On va concevoir de nouvelles
circulations de l'image, en travaillant différemment, bien sûr. J'écoutais
Salviac tout à l'heure sur Europe 1. Il s'est fait virer de France 2, mais
il a l'intention de réaliser un magazine de rugby international. Avec
Internet, sans se ruiner, il a la possibilité de diffuser ses images dans le
monde entier. Reste à trouver comment les vendre, c'est tout.


Ces images ne lui appartiennent pas. Et les images de sport coûtent
horriblement cher.


Imaginons qu'il se promène avec sa petite caméra dans les vestiaires, qu'il
se filme lui-même, comme un cameraman moderne, celui qui fait tout : la
secrétaire, le cameraman, le journaliste, etc.


Cadreur : il faut quand même un cadreur !

Pas forcément ! Bref, Internet va changer considérablement la façon de
travailler. Nous n'en sommes qu'aux tout débuts, on ne s'en rend pas encore
compte.


Peut-on comparer les petits jeunes qui font de la web radio avec l'aventure
des années 70 ?


Les amateurs de musique électronique souffrent de la même discrimination que
nous ressentions à l'époque. Leur musique est exclue des endroits
traditionnels, ils ne la trouvent que sur des web radios - et en quantité.
Bon, maintenant, quand on écoute une radio dance sans connaître ce
mouvement, on se demande pourquoi ils se prennent la tête pour monter une
radio où il ne se passe rien.  La web radio la plus économique, c'est une
bonne musique d'ascenseur, point. À un moment ou à un autre, il faut un peu
de prod, une pensée directrice, des chroniqueurs, des personnalités qui ont
un style, quelque chose à dire. Jamel est arrivé sur Nova avec le Cinéma de
Jamel, il avait quelque chose à dire et personne ne lui a soufflé. Les gens
qui réussissent dans ce métier ont une espèce d'aura, une foi en eux qui
leur permet de continuer.


Pour en revenir à la FM, les stations mixtes, avec des grilles de programmes
totalement mixtes (une heure de flamenco, une heure de free jazz, une heure
de musique antillaise, etc.) ont totalement disparu.

Je me souviens d'une émission en juin 1981 à Paris. C'était la première fois
de notre vie qu'on se trouvait dans un véritable studio avec un son
terrible. Un rasta bien connu, U-Roy, nous a chauffés pendant deux bonnes
heures. Et dans un coin de la salle, avec une guitare sur les genoux, il y a
Monsieur Matoub Lounes, 18 ans, un jeune Berbère, qui attend pour passer.
Matoub Lounes a fini assassiné, c'est le héros des Kabyles. On a terminé
avec Matoub dans un bar-restaurant kabyle devant un bon couscous royal. Pour
moi, les bons moments de radio libre, c'est ce genre de rencontres. Ou
assister à un concert de Chet Baker, l'interviewer en direct d'un bar du
Châtelet. L'organisation de concerts de rock, alors qu'on est pirate. Des
moments énormes à La Défense, chez le fils d'un compositeur, dans 600 m2 en
haut d'une tour : on s'est retrouvés à donner des réceptions parce qu'on
était copains avec les jeunes. Ce sont les jeunes qui nous ouvraient leurs
portes, comme le fils Bécaud nous a ouvert les portes de Monsieur Bécaud,
etc. Ça, ça me manque. Ceux qui nous invitaient faisaient partie de l'équipe,
quelque part, ils prenaient des risques avec nous, leur téléphone pouvait
être mis sur écoute, éventuellement, des voitures gonio allaient remonter
jusqu'à eux. mais ça se passait bien. Ce qui me manque également, c'est le
mouvement, les lieux. Sortir des studios, rencontrer les gens. Nous n'étions
jamais au même endroit, nous n'avions jamais le même son, il se passait tout
le temps quelque chose. Si on était dans une cuisine, à l'antenne, ça
sentait la cuisine, on entendait l'odeur. Les radios libres osaient le
direct, avec les emmerdements techniques qui allaient avec, mais le simple
fait d'exister nous paraissait tellement incroyable que le crachotis
technique restait tout à fait accessoire. Voilà. c'est tout ça qui me
manque.

*Quartiers de haute sécurité

Version originale de l'interview sur le site de Rémi Deveze ( Big Bang sur la FM) : http://remy.deveze.chez-alice.fr/Blog/Vantroeyen.htm


En dehors de quelques images INA et de Mitterand innaugurant une radio à
Rennes les images sont de Radio Ivre pour l'époque pirate... Merci à Jean
Marc Keller de radio Ivre .
Pour l'ensemble des interviews:
http://web.mac.com/remy.deveze/

Big bang sur la FM             

un documentaire de 52’            

 Diffusion :  France 5             

mardi 13 juin 2006 à 20h50( TNT).          vendredi 30 juin à 14h40      

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